© Lise Van Baaren 2016 / tous droits réservés

Lise Van Baaren

A propos:

        Lise Van Baaren est née en 1989 en Ardèche. Elle se forme à la sculpture à l’ENSAAMA à Paris et obtient un diplôme des métiers d’art matériaux de synthèse.  Elle part ensuite étudier les sciences humaines à l’université, puis retourne à la sculpture et travaille notamment dans le milieu de la décoration. C’est en 2015 qu’elle se réinstalle en Ardèche, monte un atelier collectif, et commence à élaborer ses nouvelles créations.
     Ces sculptures sont des sculptures d’intérieur.  Elle travaille d’après commande ou selon son inspiration. Après une recherche iconographique (observation, croquis, photos, vidéos), le volume est monté directement par collage. Il convient de ne pas exposer ces sculptures à de trop grosses variations d’humidité  et d’éviter toute prise au vent excessive.

 

     

      "J’imagine souvent, — peu avant l’heure du coucher, au moment où le soleil décline et fait vibrer les dernières nuances de couleurs sur les toits des immeubles, sur les cimes des arbres ou sur les crêtes asymétriques des montagnes  — que mon corps, sensible aux moindres vibrations de l’air et de la terre, vient se fracturer, se décomposer, sous le poids d’une journée trop longue ou trop chaude et, dans un élan de survie, se met à assembler par touches légères ( et par de nombreux points d’ancrage) un nouveau squelette. Je me sens revivre. Ma présence, dissoute, fonctionne à nouveau, de façon plus subtile ; je ne suis plus soumis aux dictats du quotidien — mes organes, mes os, ma chair évoluent dans un cadre singulier, proche du rêve, du fantasme et de la poésie.

 

       Mon père me disait souvent que pour déconstruire il fallait d’abord apprendre à construire. Cézanne, Picasso, Matisse et bien d’autres ont appliqué cette leçon : ils ont appris à maîtriser le langage des anciens avant de faire voler en éclat les codes traditionnels de l’art.

 

       Lise Van Baaren a compris cela, et ses sculptures portent en elles le souvenir d’un état souverain et la matérialisation d’un projet mental, judicieusement concret. Que se passe-t-il lorsque nous regardons ses œuvres ? Notre œil est attiré d’un côté par la forme totale et d’un autre, par son atomisation. Que ce soit un personnage, un animal ou un objet, chacune de ses sculptures s’impose à nous dans un mouvement que l’on pourrait qualifier de double. Premièrement, la structure globale, imposante, formelle, narrative — qui ne reconnaît pas ici un caméléon, une girafe, un homme en mouvement, un profil féminin, un camion ? —, la « chose » est ainsi là, tangible ; elle fait appel à nos sens communs, à notre culture, à notre vécu. Puis, dans un second mouvement, plus on regarde et l’on tourne autour de ces objets, plus la représentation, telle que nous la connaissons depuis des siècles — depuis les grecs, depuis Michel Ange, depuis Rodin —, emprunte un chemin inconnu. Nous sommes invités à regarder différemment. Tout à coup : plus de crâne, de nez, de jambes, d’oreilles..., et notre esprit — happé par le mouvement fondateur de l’œuvre (ici, un enchevêtrement de bouts de bois) —, vient à penser le monde de façon nouvelle. Rimbaud disait « On me pense » et « Je est un autre » dans sa lettre dite du Voyant ; c’est exactement ce qu’il se passe en présence de ces formidables sculptures, à la fois virtuoses par leur technique et faciles d’accès : le sujet ne me dit plus ce qu’il est, mais ce qu’il n’est plus ( mon regard se perd dans les méandres de ces savantes combinaisons) et le spectateur le reconstruit pour en faire un objet de pensée — tour à tour sensuel, abstrait ou terriblement mimétique.

       Lise Van Baaren connaît bien ses sujets. Si bien, qu’elle peut se permettre de s’en éloigner pour mieux nous les apporter sur un plateau fragile et délicat. Tout ici n’est que frémissement : on se demande même comment l’œuvre peut tenir debout. L’invitation est alléchante. Voici ce qui est. Mais regardez bien : voici ce qui n’est pas.

       Est-cela le secret même de nos vies ? Nous sommes la somme de nos expériences, de notre passé, de notre ascendance et nous sommes, aussi, la concrétisation d’un état toujours en mouvement — un présent à jamais renouvelé — : comment me définir, et définir l’autre ? Les grands mouvements du début du XXème siècle (cubisme, futurisme...) ont soumis le corps et l’esprit à son éparpillement pour mieux le synthétiser. Les jeux surréalistes et oulipiens nous ont donné des clés — dans le rêve ou la contrainte — pour appréhender notre vision du temps et de l’espace d’une manière inédite. Et si la psychanalyse a su révéler en nous le dédale qui sommeille au plus profond de notre âme, c’est bien les artistes qui ont pu, par leurs formes, par leurs objets, par leur travail, nous inviter à créer, nous aussi, la modernité. Oui, créer, car depuis Duchamp, le spectateur donne un sens à l’œuvre autant que son auteur.

       Face à ces échafaudages fins et raffinés (malgré la modestie du matériau), le spectateur reconstruit à son tour — après l’artiste —, la forme initialement élaborée. Mais à peine l’a-t-il reconnue, que soudain, tout semble disparaître. Puis, de nouveau, la forme revient, et ainsi de suite. Lise Van Baaren nous propose donc un dévoilement et dans un même temps, un effacement de l’objet. N’est ce pas là la sève ultime de la jouissance ? Je perds ce que je viens de gagner à l’instant précis ou ce que je souhaitais m’est enfin accessible. Une véritable œuvre d’art, en plus de nous procurer du plaisir intellectuel ou physique, stimule en nous une sorte de frustration — je ne peux pas comprendre l’œuvre en entier ; l’œuvre d’art possède un secret, un mystère qui me dépasse — ; en effet, elle ouvre des portes maquillées : lorsque nous en franchissons une, c’est une nouvelle qui s’offre à nous. L’œuvre fait résonner en nous le dilemme de notre condition : ce que je suis et ce que je ne suis pas ; ma vie (quasiment impensable) et ma mort, pour toujours hors de portée.

       C’est donc bien ici que se jouent les sculptures de Lise Van Baaren, dans la jonction mouvante de la présence de l’être et de son annihilation. Un va et vient constant qui nous berce, nous émeut, nous dérange aussi mais surtout nous invite à penser tout ce qui nous entoure et ce que nous sommes de façon nouvelle et gracieuse."

 

Dominique Pascaud, 2017

     

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